Kamir Martínez González
Le langage en mouvement
Tinta regada
11 – agosto de 2026
Défendre le langage, c’est donc aussi défendre les disciplines qui le pensent.
***Le langage semble parfois n’habiter que dans les mots: la phrase bien construite, la définition d’un dictionnaire, la traduction exacte. Pourtant, il suffit d’expérimenter le quotidien, entendre des expressions spécifiques d’un lieu, regarder un film ou une publicité, pour se rappeler que le langage est partout. Même une définition apparemment simple du langage laisse entrevoir cette ampleur. C’est la faculté humaine d’exprimer et de communiquer sa pensée au moyen de mots. Mais c’est aussi un moyen qui permet d’exprimer et de communiquer des idées ou des émotions: le langage des yeux, le langage gestuel, le langage pictural, le langage musical. Cette extension importe car elle permet de penser que le langage ne vit pas seulement dans le mot juste, mais aussi dans une image, un geste, un silence ou une manière d’être ensemble. Il apparaît également dans les sous-titres, les cartes, les archives, les algorithmes et les formes par lesquelles une communauté décide de se raconter.
Les activités du Grupo Focal de Lenguaje sont nées de cette idée: le langage n’est pas un objet immobile. Il se déplace. Il se répand. Il se recompose en écoutant, en traduisant, en regardant, en lisant ou en se souvenant. C’est pourquoi, plus qu’une série d’évènements, ces activités ont ouvert une conversation sur la place du langage dans l’espace académique et publique.
Cette conversation devient particulièrement importante à un moment où le langage semble surtout valorisé comme outil. Il faudrait qu’il soit rapide, efficace, traduisible, mesurable et rentable. L’intelligence artificielle écrit, résume, corrige et traduit en quelques secondes. Les plateformes numériques transforment les mots en données. Les institutions, bien souvent, mesurent les langues à partir des inscriptions, de la demande ou de la productivité. Dans cette logique, les disciplines qui étudient, enseignent et interprètent le langage, risquent elles aussi d’êtres perçues comme de moins en moins “utiles”.
Mais que signifie être utile? Utile à quoi, à qui, selon quelle idée du progrès? Si l’utilité se réduit au rendement immédiat, le langage s’appauvrit. Il devient procédure, consignes, contenu généré, communication sans épaisseur. Pourtant, les activités du groupe ont rappelé que le langage ne sert pas seulement à faire. Il sert aussi à comprendre, à interroger, à contester et à se souvenir.
Notre objectif est d’encourager une communauté multilingue et culturellement consciente. La formule pourrait sembler institutionnelle et générique. Elle contient pourtant un pari profond: imaginer une communauté capable de reconnaître que le langage est pluriel et multidisciplinaire. Ce ne sont ni de chiffres ni de relevé d’inscriptions. Ce sont des formes de mémoires, des façons de nommer et de comprendre le monde. C’est la transmission des connaissances.
Cette ampleur du langage s’est rendue visible autrement ce semestre. Le calendrier des activités a dû être modifié en raison du mouvement étudiant, des interruptions et des réorganisations propres à une communauté universitaire en mouvement. Certaines activités ont changé de date, d’autres encore ont dû être repensées. Mais le langage ne s’est pas arrêté. Il est sorti du calendrier pour rejoindre la rue, l’assemblée, l’affiche improvisée, le message partagé, le slogan, la pancarte. Là aussi, il y avait du langage: dans la consigne brève qui condensait une revendication, dans la phrase écrite à la main, dans l’humour d’une affiche, dans la voix collective, dans la manière dont le corps étudiant a nommé ses préoccupations et réclamé d’être entendu.
Peut-être ce déplacement a-t-il été l’une des leçons les plus fortes de l’année. Le langage n’appartient pas seulement aux événements programmés ni aux salles réservées. Il apparaît aussi lorsqu’une communauté a besoin de se dire ce qui lui arrive. Lorsqu’elle cherche des mots pour l’inconfort, pour la protestation, pour l’espoir ou pour la fatigue. Dans ces moments-là, le langage cesse d’être un thème de discussion et devient une pratique quotidienne : une forme de présence, d’organisation et d’imagination publique.
Le cinéma a permis de voir cela avec une clarté particulière. Un film parle avant même qu’une phrase ne soit prononcée. Il parle par la lumière, par le cadrage, par une rue vide, par une chanson, par un regard qui ne trouve pas de réponse. Il parle aussi par ses langues: par ce qui se comprend, par ce qui se traduit, par ce qui se perd dans le sous-titre, par ce qui parvient malgré tout jusqu’à nous. Dans une projection, le langage cesse d’être uniquement verbal et devient expérience partagée.
Roland Barthes aide à penser cette ampleur. Face à une image, nous ne voyons pas seulement ce qui est là : nous lisons des signes, des association et des valeurs culturelles. L’image aussi est langage. Le cinéma n’est donc pas seulement une histoire projetée sur un écran ; c’est une langue faite de plusieurs matières. Le visuel, le sonore, le corporel et le verbal s’y croisent pour produire du sens. Et le spectateur ne reçoit pas ce sens comme un paquet fermé : il le construit, le met en doute, le complète, le discute.
C’est peut-être pour cela que les activités de cinéma se trouvent parmi mes préférées. Elles ont réuni des voix diverses, mais aussi diverses manières d’écouter. Un film vu en communauté ne s’achève pas avec la fin. Il se prolonge dans la conversation, dans la question inconfortable, dans la comparaison avec ce que l’on connaît, dans la mémoire qu’il réveille. Il continue lorsque quelqu’un découvre qu’une autre culture n’est pas si lointaine, ou que le proche peut aussi devenir étrange. En ce sens, l’Alliance Française et le Festival de Cine Europeo de Puerto Rico jouent un rôle essentiel dans nos collaborations.
Mais cette réflexion ne se limite pas au cinéma. Les activités consacrées aux dictionnaires, à la science ou au journalisme ont également montré que le langage organise notre rapport au monde. Un dictionnaire peut être un dépôt de mémoire et un écho des temps passés. Communiquer la science dans une langue donnée, c’est aussi rappeler que même les sciences et les domaines STEM ont besoin du langage. Les mots que nous choisissons déterminent qui accède au savoir, qui reste à l’écart, comment les découvertes sont expliquées, comment les projets sont transmis et comment le dialogue avec la société devient possible.
Défendre le langage, c’est donc aussi défendre les disciplines qui le pensent. Non parce qu’elles seraient fragiles ou par nostalgie, mais parce qu’elles sont nécessaires. Dans un monde saturé de messages, nous avons besoin de savoir lire. Dans un monde où les machines produisent des textes, nous avons besoin de distinguer le sens, l’intention, le contexte et la responsabilité. Dans un monde qui traduit automatiquement, nous devons nous demander ce qui se perd, ce qui se transforme et ce qui peut rentrer ou pas dans une traduction.
L’utilité du langage ne peut donc pas se mesurer seulement à sa vitesse ou à son rendement. Elle réside aussi dans sa capacité à ouvrir des questions, à soutenir des désaccords et à créer des formes de rencontre. Les activités du Grupo Focal de Lenguaje n’ont pas répondu à ces questions d’une seule manière. Elles les ont plutôt laissées ouvertes, comme une invitation.
Elles nous ont rappelé que le langage n’appartient pas uniquement à la salle de classe, au livre ou à l’écran. Il traverse l’université tout entière : les sciences, les arts, la technologie, l’histoire, les corps qui circulent sur le campus, les conversations qui suivent une activité, les langues qui se croisent sans demander la permission. Il est aussi dans la pancarte qui interpelle, dans le slogan qui insiste, dans la voix collective qui transforme une préoccupation en présence publique.
Peut-être est-ce là l’une des tâches les plus importantes du groupe : défendre le langage comme espace vivant. Non comme luxe académique, mais comme condition de communauté. Non comme exigence, mais comme lien. Non comme simple outil, mais comme manière de regarder, d’écouter et de nommer. Car une communauté se mesure aussi aux langues qu’elle soigne, aux voix qu’elle écoute, aux images qu’elle apprend à lire et aux mots qu’elle ose porter dans la rue.
